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Faut-il vraiment trouver sa mission de vie ?

  • il y a 23 heures
  • 5 min de lecture
Faut il trouver sa mission de vie ?

Ce que révèle le besoin de trouver sa mission de vie


« J’ai 40 ans et je ne sais toujours pas qu’elle est ma mission de vie ».


Cette phrase, je l'ai entendue des dizaines de fois, sous toutes ses déclinaisons possibles.


Quand on y réfléchit, ce n’est pas vraiment surprenant quand on vit une transition, qu’on se sent à la croisée des chemins et qu’on cherche à trouver du sens. Ce qui me touche particulièrement c’est que cette phrase est prononcée comme un aveu de manquement sur fond d’angoisse existentielle.  Elle laisse entendre qu’il manque quelque chose d'essentiel, pointant inlassablement vers la quête de cet objet précieux qui semble inaccessible mais qu'on aurait dû trouver depuis longtemps.


Cette phrase vient rarement seule : elle s'accompagne d'une fatigue particulière, celle qu'on ressent à force de chercher ce qu'on ne saurait même pas reconnaître si on le trouvait et qui essouffle un peu plus à chaque saison qui passe.


Et cela mérite d’être questionné.


Ce qui me frappe, ce n'est pas tant son intensité : je la comprends car si on est honnête avec soi-même, on est nombreux.ses à l’avoir prononcée, à un moment ou à un autre. Ce qui me dérange, c’est sa structure, car chercher sa mission de vie suppose, avant même de commencer à chercher, qu'elle existe ailleurs, cachée, en attente d'être découverte.

 

D'où vient cette idée qu'on devrait trouver sa mission, comme un trésor qu'on aurait enterré sans laisser de carte ? Qu’est-ce qui fait qu’un beau jour on observe sa vie en se disant que le temps est venu de préparer sa monture pour partir à la découverte du graal nommé « mission de vie » ?


A la rigueur, je pourrais répondre à la personne qui prononce cette phrase en séance en lui demandant : « si demain matin tu te réveillais avec la certitude absolue d’avoir trouvé ta mission de vie, qu’est-ce qui serait différent dans ton existence, ou encore qu’est-ce que ça t’apporterait que tu n’as pas aujourd’hui ? ».


Régulièrement, j’observe que derrière ce besoin de trouver sa mission de vie se cache autre chose ; un besoin de direction, une quête de sens, le besoin d’être reconnu ou de se sentir utile, parfois une peur de prendre le mauvais chemin ou de passer « à côté de sa vie » ou encore, une permission de vivre selon ses propres codes et valeurs.


La mission de vie comme produit marketing ou comment nous faire croire qu’on sera plus heureu.x.ses lorsqu’on l’aura trouvée


Cette question existentielle à la fois ancienne et essentiellement d’actualité : celle du besoin de sens, a malheureusement, été transformé par la sphère du développement personnel en un objectif à cocher, à mesurer voire à monétiser. Comme si la mission de vie devait se transformer en métier et si possible qu’il rapporte une source de revenu.


Entre les rayons "spiritualité" des librairies, les réseaux sociaux et les milieux spirituels, la question du sens s'est transformée en objectif mesurable. Il suffirait d'un test de personnalité, de tirer une carte oracle, d'une retraite au bon endroit ou d'un coach suffisamment inspiré pour la révéler. Finalement, la mission de vie est devenue un véritable produit marketing avec la promesse qu'une fois "trouvée", "l'alignement » et le bonheur durable sont à portée de mains. Et comme tout bon produit marketing, elle repose sur un manque qu'il faut d'abord créer avant de le combler : nous faire croire que tant que nous n’avons pas trouvé notre mission, nous sommes, d’une certaine manière incomplèt.e.s. Comme si la vie actuelle, aussi pleine soit-elle, était reléguée au rang de salle d'attente et pas suffisamment digne.


Spoiler alert : quand bien même on essaie de nous le faire croire, il n'y a pas de mode d'emploi ou de méthode magique pour trouvé sa mission de vie. Pourtant, qui n’a pas déjà succombé à une promesse qui semble alléchante mais qui cache une absurdité ?


Cette promesse présuppose que la vie telle que déjà vécue ou en train de se vivre ne suffit pas. Et cette supposition, à elle seule, dévalue tout ce qui est déjà là ; le présent au nom d’un futur meilleur, toujours différé. Elle crée une nouvelle injonction et nous entraine malgré nous dans une course après une chimère en ne sachant même pas ce qu’on cherche vraiment… Elle installe une hiérarchie silencieuse entre la vie menée jugée provisoire et insuffisante, en attente de celle qu'on devrait mener, une fois la fameuse mission enfin identifiée. On ne vit plus vraiment le présent : on le traverse en attendant la découverte qui donnera enfin un sens à tout le reste. Pendant ce temps, les jours passent, identiques et pourtant chacun irremplaçable, et on ne les regarde pas vraiment, trop occupés à guetter le signal de l’univers qui nous dira enfin pourquoi on est là.


Habiter le présent comme mission à part entière


Et si on partait du principe que la mission de vie n'est pas à trouver ? Qu’elle est déjà à l'œuvre dans le fait même de vivre, d'être présent, d'agir avec justesse dans l'instant ? Et si ce n'était pas tant un contenu (un métier, une cause, une identité à révéler) mais plutôt une qualité de présence, une façon d’habiter sa vie ?


Si on observe la nature, la graine n'a pas de mission à découvrir avant de pousser. Elle pousse. Sa mission n'est pas un plan qu'elle aurait élaboré à l'avance, un objectif qu'elle viserait consciemment à travers l'obscurité de la terre. Non sa mission, c'est simplement le mouvement même de sa croissance, ici, maintenant, avec les nutriments, l'eau et la lumière dont elle dispose. Elle ne se demande pas si elle pousse au bon endroit. Elle pousse là où elle est.


Je crois qu’il en va de même pour nous. La mission n'est pas devant, à des années de recherche intérieure. Elle est dans le geste juste posé aujourd'hui ; une attention qu'on porte à quelqu'un, un travail qu'on fait avec soin même si de prime abord il semble ordinaire, la manière d'habiter pleinement une journée ordinaire plutôt que de la traverser en pensant à autre chose. Elle est inhérente au fait même de vivre, comme les saisons n'ont rien à accomplir pour être pleinement ce qu’elles sont.


Loin de moi l’idée de créer une nouvelle injonction selon laquelle il faudrait arrêter de chercher, encore un impératif de plus dans la longue liste de ceux qu'on nous inflige déjà et qui inondent notre quotidien. Je l’écris parce que j'ai vu, en cabinet, ce qui se passe quand une personne cesse de chercher au loin ce qu'elle vit déjà, sans le voir, depuis longtemps.


Parce qu’en abandonnant la quête et en interrogeant ce qui devient possible à ce moment-là, j’observe que l’urgence s’évapore, l’angoisse de performance existentielle diminue voire disparait et laisse place à quelque chose d’agréable et de simple, à côté de laquelle on passe pourtant, la majeure partie de notre temps : une attention nouvelle à ce qui est déjà là et qui, regardé autrement, se révèle porteur de sens depuis le début. Tout simplement parce que la vie ne résume pas à une mission. Elle est : avec ses victoires, ses échecs, ses imperfections et toutes les petites joies du quotidien.


Il n’y a rien à réussir juste à la vivre. Maintenant.


Et rien que ça (ou plus tôt tout ça), selon moi, c’est déjà une mission à part entière qui mérite que d'y consacrer son cœur et son énergie.


Je n'aurais jamais la prétention de dire à mes clients quelle est leur mission de vie : je ne le sais pas, et je me méfie de quiconque prétend le savoir à la place d'un autre. Je dirais même avec un soupçon d’indécence, je m’en fiche. Je leur demande simplement :


"Qu'est-ce que tu es déjà en train de vivre, sans le voir" ?


Il n'y a rien à trouver. Seulement s'autoriser à voir ce qui pousse déjà, en ce moment même.


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